Archipel pour l’enfance

1.
Un enfant

L’enfant de parents qui s’apprêtent à partir en vacances l’été, observe leur voiture chargée de bagages comme un monstre à deux têtes. Il les attend dehors dans la cour et c’est un champ de gravats mouvants qu’il regarde. Il trépigne en portant le poids de son corps d’une jambe à l’autre, peut être aussi qu’il joue les funambules sur les rebords des fenêtres ou fait claquer bruyamment l’élastique de ses bretelles. La voiture a perdu ses couleurs depuis longtemps, les portières sont ouvertes à demi sur une vaste plaine de pierres bleues. Il ne veut ni partir ni rester. Il ne veut pas quitter le domaine familial et ses promenades solitaires ; il ne veut pas demeurer seul dehors entre une voiture ouverte et une porte fermée, devoir pisser ou attendre comme une chose inerte. Il faudrait faire quelque chose pour passer le temps, commettre une bêtise, se rendre héroïque aux yeux du peuple des pierres. Alors juste pour voir, l’enfant qui attend ramasse deux petits cailloux oblongs dans le gravier et il se les fourre loin dans le nez. Il s’était vu vivre sur un court instant,  une ébauche de toutes les attentes futures, et il s’était donc demandé : « – Et si je déplaçais ces pierres qui ne vivent pas, est-ce qu’elles bougeront une fois à l’intérieur de moi? ».
Il rit beaucoup, il se moque des pierres qu’il a faites prisonnières de son jeu, il rit encore aux éclats d’un plaisir sincère. Mais les pierres commencent à obstruer sa respiration, et le voilà à se tortiller de peur, suffocant, haletant d’excitation et du manque d’air, se démenant en vain pour les extirper de ses narines. Comment trouve-t-on un docteur qui ne serait pas lui aussi parti en vacance et qui possèderait une pince adéquate? – Voyons, ces docteurs là n’existent pas! C’est pourquoi les enfants qui aiment engloutir des pierres dans leur corps ont le nez tout cassé.

2.
Petit trop petit

– « J’ai trois ans et quelque chose à leur dire », dit le tout petit enfant. Trois ans, cet âge si lointain de l’adulte qu’il est, et ne pouvoir éviter de penser encore au vélo que sa mère lui offrit à cette occasion. Elle le pousse dans ce chemin le long de cette colline qui n’existe plus dans sa ville natale. Le chemin est en pente, il monte, ainsi il ne risque pas de filer comme un train fou. Mais il devient un train fou lorsqu’elle le pousse dans le dos, lui donne de l’élan pour lui apprendre à tenir sur la selle, à conduire cet engin ; soudainement, il file et pédale le plus vite qu’il peut, le plus loin possible vers la fin de ce chemin de campagne. Puis, il se casse la figure puis on recommence et il n’en a jamais assez, il voudrait ne plus jamais s’arrêter. Au retour, dans le sens de la pente il revient à pied, refusant d’apprendre à freiner. – « Se jeter dans les fourrés est bien plus amusant! Comprends-tu? », dit-il à sa mère les yeux dépendants. – « Comprends-tu? » Il a peur de freiner, de juguler son élan, et alors : – « Non je ne veux pas que l’on me porte! », dit-il enfin, – enfin!

Il y a mille bestioles intéressantes dans les fossés au bas de la colline boisée. L’apprentissage du vélo se déroule sans heurts, si seulement il pouvait  casser les petites roues stabilisatrices qui soutiennent les deux principales! Il essaye maladroitement en pleurant, jusqu’à ce que sa rage déterminée contraigne la mère à dévisser les roues de sécurité, avant que l’enfant ne démolisse le portrait du petit bicycle. Maintenant il porte sa marque, croit l’enfant ; il est rouge à deux roues le premier bonheur de son existence, rouge vif et bricolé. Alors soudainement connaître l’angoisse – et se souvenir précisément de la sensation de cette angoisse : la menace n’existe pas encore mais subitement, pour la première fois, devoir penser que ce vélo, sa liberté et son bonheur, tout cela pourrait disparaître, on pourrait le lui ôter! Conscience soudaine de sa taille de bout de chou dans un monde de géants. Les géants sont aussi capables d’emporter les bicyclettes, d’interdire de courir et nous détacher de nos rêveries. Les géants, de leurs bras puissants, engloutissent les nains dans leur propre rêve sur l’enfance. La découverte du bonheur arrivant simultanément avec la crainte de son éventuelle disparition.

Alors il l’emporte partout, son bonheur, jalousement. Il lui aménage des cachettes et garde le secret de leur existence. Les matins courent, sans cesse les matins courent et l’enfant, un jour qui tombe sans prévenir, le trouve dressé et levé pour l’école où il rejoint sa communauté de nains. Puis encore les matins courent et déjà il a oublié sa condition de nain, son île de cachettes ; oublié où il les avait dissimulées.
Désormais il aime massacrer et parler au bois de son pupitre, gravant dans les rainures son archipel, une carte de collines à bicyclette. Les nains disparaissent sans cesse à l’aube et qui sait pourquoi?

3.
Le silence

Les problèmes d’un môme qui dort dans la cuisine. Sommeil solitaire d’une courte culotte qui aimerait pouvoir rêver. Comment, à ses parents, il ne répondrait plus aux questions.  « Si je ne leur réponds plus ils ne m’atteindront plus », s’imagine-t-il. L’enfant découvrirait enfin qu’imaginer de grands secrets silencieux le protégerait. Comment se rassurer d’une ombre qui n’a pas encore de nom? Silences diurnes pour le secret de ses nuits agitées. Silence forcé pour survivre au jour. Comment, le silence ressemblerait davantage au mutisme : il ne voudrait pas ressembler à ces adultes qui usent pareillement du silence comme une arme. Il se demande, afin de gagner un avenir à lui (s’il arrive à grandir bien entendu), comment éviter de grandir dans l’oubli comme les grands? En attendant, il doit se taire, mimer ce rictus malicieux dans le coin de ses lèvres. Pour se donner l’air fort tout en tremblant. Il se replie en position fœtale, la queue entre les jambes sans connaître encore les vertus soporifiques d’une érection menée à terme ou, les émois d’un vagin méconnu, et maintenant il suce son pouce jusqu’au sang.
Ce silence qu’il vient de découvrir n’est pas le même silence que celui d’un père ou d’une mère. Le silence parental se crie, tonitruant, injonctions glaciales. Son silence à lui ne lui ressemble pas, c’est un nouveau silence qu’il croit inventer, qu’il expérimente et qu’il voudrait substituer au silence dressé par la crainte. Le calme imposé à l’enfant et qu’il doit observer à la lettre. Par exemple parce que ses parents sont fatigués (ils ont besoin de dormir plus souvent et plus longtemps que leur rejeton). Lui, le nain réduit à sa grotte étouffée, elle, la naine, ils comprennent trop vite que pour exister, il faut respirer sans bruits, ne pas faire de vagues. La maison s’est emplie d’eau, partout, toute la famille glisse dans un aquarium et chaque mouvement brusque et vrai se cogne aux parois vitrées. Une mère ne dort point, ne relâche jamais son attention de prédatrice bienveillante, tous les enfants savent cela ; et lorsque des pères dorment durant le jour, travaillent la nuit, ils refusent d’entendre leur progéniture crier, pleurer, ébattre leur enfance. Il faudrait faire dormir tous les enfants ailleurs que dans leur chambre, inventent ces parents-là. Sur une couette jetée dans la cuisine, par exemple, ils trouveraient là au moins la chaleur du poêle en veilleuse.
Ainsi l’enfant doit dormir dans le gaz, exclu du nid, à même le sol glacé qui lui fait perdre peu à peu toute conscience de ses membres, son corps tresse des nœuds, il se raccourcit d’un bout à l’autre de jours en jours par ses nuits de plus en plus succinctes. Il voudrait pouvoir clore tout pavillon mais, les glissements feutrés des nageoires parentales réveillent ses cauchemars. Sans cesse un banc de gros poissons s’engloutit par le chas de ses oreilles ouvertes, – à jamais maintenues ouvertes, comme un trou constamment violé par le monde extérieur. « – Vas-tu dormir à la fin?! », tance une pieuvre querelleuse. « – Dormir? Dormir?, je voudrais bien! », soupire-t-il.
Enchanté celui qui peut dormir! Comment l’enfant qui a grandi réussit-il à dormir sous la chape de ses manques, taraudé jusqu’à la fin, jusqu’au tout dernier grand silence. -« Plus tard, plus tard, sans doute… ». Aujourd’hui, combien de nuits blanches devons-nous à la peur de l’ombre, peur du silence lové dans la nuit?

 

Talia, 2004